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Fabienne Radi
De la solubilité de l’enfant dans l’art




Chris Burden creusant une tranchée, W.C. Fields tenant un enfant inconnu et la mère de Sophie Calle assise sur une tombe.



J’ignore si Marina Abramovic a des enfants mais faisons comme si.
Je ne sais pas ce que sont devenus ceux de Joël Bartolomeo mais je me souviens parfaitement d’eux dans ses vidéos.
Je connais bien le travail de Sophie Calle sur sa mère mais à ma connaissance elle-même n’a pas eu de fille.
Je serais étonnée d’apprendre que Chris Burden a été un père prévenant pour ses enfants si tant est qu’il en ait eu mais finalement pourquoi pas.

On prend les mêmes et on recommence, en postulant qu’ils se sont tous reproduits. Question : qu’est-ce que ça fait d’avoir eu une mère ou un père qui, au lieu de se rendre au bureau tous les jours pour gagner sa vie, cherchait à faire des trucs bizarres comme se brosser les cheveux frénétiquement tout en répétant Art must be beautiful (Marina), filmer en continu tous les membres de sa famille même quand ceux-ci ne sont pas d’accord et en particulier quand ils ratent des tartes au citron (Joël), travailler comme femme de chambre dans un hôtel pour photographier les traces de passage des clients (Sophie), ou encore se faire tirer une balle dans le bras gauche par un assistant tenant une carabine 22 long rifle à une distance de 5 mètres (Chris) ?

Jusqu’à environ 6 ans on s’en fiche un peu, pourvu qu’on ait son quota de chocolat chaud tous les matins et que quelqu’un veuille bien nous raconter n’importe quelle histoire avec des loups qui finit bien avant d’aller au lit. De la naissance à cet âge-là, ce qui est fondamental c’est la répétition du même. Qu’importe qu’on s’endorme avec une berceuse susurrée par une nounou canadienne ou avec Blitzkrieg Bop braillé par les Ramones pourvu que ce soit tousles soirs soit les susurrements de la nounou canadienne, soit les braillements des Ramones. Mais pas un coup le Canada, un coup les Ramones, un coup le Mystère des Voix Bulgares, un coup la Flûte enchantée de Mozart. Trop déstabilisant, ont dit les pédopsychiatres cognitivo-comportementalistes, parmi lesquels Fitzhugh Dodson, fameux médecin américain qui a un jour décrété que tout se jouait avant 6 ans.

Adversaire du Dr Spock (pas celui aux oreilles pointues de Star Trek, mais Benjamin le pédopsychiatre progressiste qui a décoincé les mères psychorigides américaines des années 1950 en leur conseillant de mettre la pédale douce sur la discipline et, de ce fait, tenu par beaucoup comme le grand responsable du manque de respect de la génération des années 1960 envers leurs aînés), Fitzhugh Dodson est l’homme qui, dès la sortie de son best-seller en 1970, a précipité dans le désespoir des hordes de parents regardant arriver avec effroi la date de péremption pour la bonne impression des circuits de leur progéniture, et cela sans même offrir à ces derniers un manuel de consolation du genre Trucs et astuces pour quand même essayer de sauver les meubles après 6 ans.

Un type sans aucune compassion et donc un peu louche. C’est sûr qu’on a un compte à régler avec ses parents quand on est affublé d’un prénom qui sonne comme un éternuement.  FITZHUGH ! criaient Mr et Mme Dodson en cherchant leur fils qui se cachait dans un coin du jardin pour échapper aux corvées de nettoyage du barbecue. SANTE !  répondaient en chœur les voisins polis qui taillaient leur haies. Et le jeune Dodson, rouge de honte dans un buisson devenant ardent, de maudire ses géniteurs de ne pas l’avoir appelé Bill, Tom,  Jim, Bob, Joss, Phil, Tim, Sam, Joe, Rick, Jack, Doug, Kirk, Clint, Greg, Hal, Ken, Mel, Ben, Neal, Jess, Sol, Wes, Zack. Ou même Dick.

Revenons aux enfants d’artistes, en particulier ceux des performers des années 1970 et 1980. Dernièrement est sorti aux États-Unis un livre formidable pour plein de raisons, dont une qui aborde justement cette question. Ça s’appelle The Family Fang1 et ça commence frontalement : Mr. and Mrs. Fang called it art. Their children called it mischief2. Dès la première phrase, on sent que ça va chauffer chez les Fang.

Les deux parents Fang, c’est un peu Sophie Calle et Chris Burden qui seraient tombés amoureux l’un de l’autre dans une école d’art de Californie au début des années 1970. Sophie n’aurait pas eu besoin de répéter No Sex Last Night des années plus tard et Chris aurait renoncé à se faire abîmer le bras une décennie plus tôt. Ils s’appelleraient Caleb et Camille et leur truc ce serait de mettre en place des dispositifs générateurs de confusion dans des shopping centers situés au milieu de nulle part avant de documenter ces performances dans des galeries d’art.

Au début, tout va bien pour Caleb et Camille. Ils font partie d’un petit groupe d’artistes performers de la côte ouest, gagnent des bourses d’art les doigts dans le nez, fument de l’herbe en lisant des ouvrages sur Joseph Beuys et expérimentent  plein de façons d’injecter de l’art dans le quotidien pour maximiser leur potentiel de perception de la réalité et faire vaciller les conventions. Ils se sont notamment mariés pour de faux quelques dizaines de fois en déployant des mises en scène sophistiquées, ceci dans une tentative d’épuisement de l’institution matrimoniale qu’ils ont intitulée Fifty Weddings : An exploration of Love and the Law. Camille craquera à la 36e cérémonie, épuisée avant l’épuisement. Du coup la pièce devra s’appeler Thirty-Six Weddings, ce qui indisposera un peu Caleb mais séduira au final Camille du fait de la référence inopinée aux Thirty-Six Views of Mont Fuji de Katsushika Hokusai.

Un beau jour Camille tombe enceinte. Paf. Caleb n’est pas très chaud pour ce genre d’expérience. CHILDREN KILL ART ! lui a répété son prof d’art préféré tout au long de ses études. Caleb veut être un grand artiste. Pas un quelconque père de famille. Mais Camille, elle, est persuadée qu’on peut très bien faire de l’art et des enfants. Exit les principes du prof d’art préféré qui perd temporairement un peu de son aura (mais ça reviendra). Et naissance de l’enfant A, très vite suivie de celle de l’enfant B. Dès lors A et B vont être aspirés/ intégrés/ajustés aux performances de leurs parents.

Après une déprime postpartum piquée à sa femme qui s’est traduite par un besoin irrépressible de creuser des trous partout (sans doute un hommage inconscient à Honest Labour3 de Chris Burden qu’il admire et jalouse à la fois), Caleb décide d’organiser des interventions familiales sauvages et transgressives dans les supermarchés de la région. À peine âgée de quelques mois, sa fille (enfant A) a manifesté une capacité inouïe à créer un pic maximal d’entropie dans un lieu public en hurlant comme un putois après qu’on l’a posée quelques secondes dans les bras d’un Père Noël fatigué, voire même un peu bourré, un mercredi après-midi de l’Avent. It was beautiful. It was chaotic and shocking. It was art. Cet incident fait TILT dans la tête de Caleb qui perçoit immédiatement le potentiel inexploité des enfants en matière de confusion et décide de renouveler l’expérience en mettant au point un dispositif très précis. À Camille qui s’inquiète des éventuelles séquelles psychologiques pour leur fille, Caleb répond que les enfants ont également un potentiel de résilience inexploité. Pour la rassurer, il lui cite l’exemple de son cousin Jeffrey qui a été enlevé par une horde de chiens sauvages à l’âge de trois ans, ce qui ne l’a pas empêché plus tard de devenir vendeur de disques vinyles et d’avoir une femme et trois enfants. Mais c’est juste un bébé, tente d’argumenter Camille. Non c’est une Fang et une artiste, mais elle ne le sait pas encore, rétorque Caleb.

A et B (qui possèdent des vrais noms, Annie et Buster, lorsqu’ils ne sont pas en représentation) sont donc régulièrement sollicités pour participer aux performances de leurs parents dont ils ne comprennent évidemment pas toujours les tenants et aboutissants. On leur donne des consignes qu’ils doivent suivre scrupuleusement, sans poser de questions. Parfois ils se trompent. Un jour où toute la famille va faire ses courses normalement, Caleb glisse sur le sol mouillé d’une allée et s’étale de tout son long, entraînant dans sa chute un étalage entier de marchandises. Son fils se met alors automatiquement en mode performance. Caleb est obligé de lui expliquer qu’il s’est cassé la figure pour de vrai afin que son fils cesse de suivre les consignes et vienne l’aider à se relever. Le potentiel des enfants en matière de confusion est inversement proportionnel à leur capacité de discernement. Raison de plus pour ne pas se priver de les utiliser, pense Caleb.

Dans une interview publiée récemment par le magazine Believer4, la vraie Sophie Calle, qui en fin de compte ne ressemble pas du tout à Camille Fang, donne son avis sur la question (des enfants) et dénonce au passage la tyrannie de la procréation. Sophie explique qu’elle est très contente de ne pas en avoir eu et ajoute qu’elle ne les aime d’ailleurs pas vraiment, avant de préciser qu’en fait ce sont surtout les parents qui l’insupportent. Sur un ton détaché où perce toutefois un chouïa d’agacement, elle confie à sa jeune interlocutrice de 34 ans (qui dans la foulée lui avoue ses propres doutes et angoisses sur la maternité) que l’un des grands mensonges de notre époque consiste à faire croire que l’on est heureux en famille. À la fin de l’entretien, on comprend que Sophie a réglé le problème de la procréation en se concentrant sur la création tout court et on se dit que ça lui a plutôt bien réussi.

Pas sûr qu’une petite fille ou un petit fils de Rachel, Monique, Szyndler, Calle, Pagliero, Gonthier, Sindler5 eût été matière aussi intéressante d’un point de vue narratif que sa grand-mère (soit la mère de Sophie), dont on peut apprécier l’excentricité et l’élégance givrée à la seule lecture de la fameuse épitaphe qu’elle s’est choisie et que sa fille a fait graver sur sa pierre tombale : Je m’ennuie déjà. Difficile en effet de rivaliser avec une telle aïeule qui, question humour décapant, pourrait tout à fait être la fille cachée de W.C. Fields. Ce grand persécuteur d’enfants devant l’éternel, mais avant tout dans la plupart de ses films, a exprimé un avis qui vaut son pesant de lolettes trempées dans du Royal Canin : Quelqu’un qui déteste les enfants et les chiens ne peut pas être tout à fait mauvais. Fields a eu une descendance légitime et illégitime dont il semble s’être très bien occupé mais qu’il n’a jamais fait tourner dans ses œuvres, préférant de loin molester les rejetons des autres, ce qui est finalement assez sain (du moins pour sa propre famille).

Caleb et Camille Fang ne détestent ni les chiens ni les enfants mais ils les placent en dessous de l’Art. Ils sont d’accord d’en avoir du moment que ces derniers arrivent à s’insérer dans leur quête artistique et à lui apporter de nouvelles vibrations esthétiques. Quand A et B, en grandissant, commencent à faire de la résistance, Caleb et Camille décident tout simplement de disparaître d’une façon qu’on ne dévoilera évidemment pas ici. Ce sera leur dernière et meilleure performance. La plus cruelle aussi. À la fin du livre, devisant ensemble dans une chambre de motel sur le sens de la vie et la place de l’art dans celle-ci, A et B se remémorent une enfance autant burlesque qu’angoissante. Annie en conclut que le prof mentor avait tort : ce ne sont pas les enfants qui tuent l’art mais l’art qui tue les enfants. Buster est d’accord avec sa sœur sur le fait qu’ils ont été instrumentalisés, mais il reste persuadé que leurs parents ont fait cela pour leur bien. Tous deux essaient de donner tant bien que mal un sens à cette enfance chahutée. C’est triste, drôle et mélancolique comme du Salinger. Si on considère la mère de Sophie Calle comme la fille cachée de W.C. Fields, Annie et Buster Fang sont sans aucun doute les petits cousins directs de Franny & Zooey6.

Soit, mais avec tout ça on n’a toujours pas répondu à la question de départ : est-ce vraiment plus compliqué d’avoir des parents qui sont artistes plutôt qu’informaticiens, cordonniers, greffiers au tribunal, chiropraticiens, conseillers immobiliers ou éleveurs de poneys ? C’est là que Gilles Deleuze vient nous donner un coup de main par le biais de Vincente Minnelli. Dans une conférence intitulé Qu’est-ce que l’acte de création, le philosophe parle de l’idée du rêve qui traverse tous les films du cinéaste italo-américain : La grande idée de Minnelli sur le rêve, c’est que le rêve concerne avant tout ceux qui ne rêvent pas ; le rêve de ceux qui rêvent concerne ceux qui ne rêvent pas, et pourquoi cela, ça les concerne ? Parce que dès qu’il y a rêve de l’autre, il y a danger. À savoir que le rêve des gens est toujours un rêve dévorant qui risque de nous engloutir. Et que les autres rêvent, c’est très dangereux, et que le rêve est une terrible volonté de puissance, et que chacun de nous est plus ou moins victime du rêve des autres, même quand c’est la plus gracieuse jeune fille, même quand c’est la plus gracieuse jeune fille, c’est une terrible dévorante, pas par son âme, mais par ses rêves. Méfiez-vous du rêve de l’autre, parce que si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutu7.

Il ne faudrait pas en conclure que les chiropraticiens  et les éleveurs de poneys rêvent moins que les artistes ou que ces derniers sont davantage de gracieuses jeunes filles dévorantes que les cordonniers et les conseillers immobiliers. Ce qui est sûr en tous cas, c’est que l’histoire des Fang aurait fait un excellent scénario pour Minnelli.  Les Ensorcelés8 en version familiale et contemporaine en quelque sorte.

 

Post-scriptum sous forme d’éternuement

Je n’aimerais pas terminer ce texte sans revenir au Dr Fitzhugh Dodson, ne serait-ce que pour le plaisir de prononcer une dernière fois son nom. Le caractère péremptoire du titre de son livre m’a toujours interloquée. Dernièrement j’ai revu Palais Royal !, un film de Valérie Lemercier9 où elle joue Armelle, une princesse un peu bécasse qui décide de reprendre sa vie en main le jour où elle découvre que son mari la trompe avec sa meilleure amie. Le personnage est inspiré de Lady Di et le scénario tricote des histoires d’enfants illégitimes, de prince caché à trois couilles et de reine mère abusive obsédée par la taille des rosiers. Au passage on comprend assez vite qu’il n’est pas plus facile d’être descendant de rois qu’enfant d’artistes. Dans une scène peu importante qui se passe dans un chalet très bien décoré, on voit brièvement Armelle en train de lire un bouquin allongée sur un canapé. Si on fixe le regard sur le centre de l’écran à ce moment-là, en tâchant de ne pas se laisser distraire par la déco du salon, on arrive à lire le titre sur la couverture du livre : Tout se joue avant 60 ans.

 

 

1. The Family Fang, Kevin Wilson, Picador, 2012. La Famille Fang, Kevin Wilson, traduction française de Jean-Baptiste Flamin, Presses de la Cité, 2013.
La V.O. est chaudement recommandée ! La VF, qui est sortie le 14 février 2013, ne présage rien de bon à la seule lecture des trois premières pages, sans compter une couverture assez moche qui serait parfaite pour accompagner un article de Philosophie Magazine (= concept philo-fashion-fun).

2. Le site Reverso donne les traductions suivantes pour mischief : préjudice, malveillance, tort, bêtise, aberration.

3. Invité en 1979 par le Emily Carr College of Art de Vancouver à venir parler de son travail, Chris Burden répond en creusant une tranchée sur le terrain voisin durant quatre jours de 9h à 17h.

4. Believer, édition française, No 3, automne 2012.

5. Elle s’est appelée successivement Rachel, Monique, Szyndler, Calle, Pagliero, Gonthier, Sindler. Ma mère aimait qu’on parle d’elle, Sophie Calle, Xavier Barral éditions, 2012.

6. La famille Fang a de nombreux points communs avec la famille Glass dont les membres les plus connus sont Franny and Zooey (J.D. Salinger, 1961). En lisant The Family Fang on songe aussi beaucoup à La Famille Tennenbaum (Wes Anderson, 2001), elle-même pas très éloignée des Glass question loufoquerie et mélancolie.

7. Qu’est-ce que l’acte de création, conférence donnée le 17 mai 1987 par Gilles Deleuze dans le cadre des mardis de la fondation Femis. À voir ici : http://www.youtube.com/watch?v=CU6XaD-L7AU

8. Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful), Vincente Minnelli, 1952. Un film que l’on pourrait à peu près résumer ainsi :  un producteur fou de cinéma (inspiré par David O. Selznick et joué par Kirk Douglas) manipule tout son entourage pour arriver à ses fins.

9. Et on profitera de cette ultime note pour dire tout le bien que l’on pense du talent burlesque de Valérie Lemercier, à savoir sa capacité à produire du désordre par son seul corps, dans la tradition slapstick du cinéma muet, mais surtout dans la lignée de Lucille Ball, un des premiers corps de femme drôle (avec Joséphine Baker peut-être ?).