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Fabienne Radi
Holy holy holy holy Flannery



Vincent Kohler

Flannery O'Connor, Business as usual, 1943 ; W.C. Fields in The Dentist, Leslie Pierce, 1932 ; Flannery O'Connor, The Dentist, 1943.

Où il sera question de l’écrivain Flannery O’Connor, de Allen Ginsberg et de W.C. Fields, mais aussi des dangers de mal interpréter une photographie, de l’avantage d’avoir des béquilles dans les avions, de la généalogie possible des adolescentes qui tirent la tronche,  des dentistes comme motif burlesque et d’accouplements contre nature. Tout ceci pour introduire par la bande des dessins peu connus de cette même Flannery.

 

Sur la photo la plus connue que l’on a d’elle, Flannery O’ Connor a l’air d’une vieille cousine handicapée que l’on aurait invitée à une fête de famille. Pendant le repas on l’aurait placée dans un coin en bout de table — c’est plus pratique pour les béquilles —,   les gens seraient venus lui parler gentiment et à tour de rôle, en prononçant bien toutes les syllabes, mais pas trop longtemps tout de même, parce qu’on n’a pas que ça à faire. A la fin du repas on lui aurait demandé de poser vite fait sur les escaliers devant la maison, histoire d’avoir une photo d’elle à coller dans l’album familial — Là, tu vois, c’est la cousine Machin, une vieille fille qui n’a pas eu beaucoup de chance dans la vie… la pauvre, en plus elle boite ! —, avant de la ramener sur un quai de gare et de l’aider – toujours ces fichues béquilles – à monter dans son train. Sur cette fameuse photo Flannery porte un corsage sans manches et ras du cou pas très seyant qui doit sûrement gratter dans le dos au niveau de la fermeture éclair, une jupe plissée informe, des lunettes optiques à monture papillon (un standard pour les ménagères myopes des années 50), enfin un collier de perles très comme il faut et probablement faux qui la catapulte dans la catégorie élastique des femmes ternes et sans âge des années d’après-guerre. Et pour clore le portrait on ajoutera qu’elle esquisse un sourire timide qui frise la niaiserie. Bref une brave fille. Au mieux ennuyeuse, au pire casse-pied1.

Voilà. Ça, c’est ce qu’on peut penser si on n’a jamais lu une seule page de cette écrivain rangée dans la case controversée Southern gothic2, qui a eu le temps d’écrire deux romans et quelques dizaines de nouvelles  — tout en élevant une armada de paons et de poulets, son autre passion, au fin fond de sa Géorgie natale — avant de mourir au début des années 60 d’une sale maladie3 qui lui a pourri lentement mais efficacement les quinze dernières années de sa vie.

Évidemment si on a la chance d’être tombé un jour par hasard sur un livre de O’ Connor (par exemple dans la bibliothèque d’une maison de vacances où l’on trouverait autre chose que Bernard Werber ou Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus), on éclate de rire. Ou tout au moins on lève un sourcil perplexe. Parce que Flannery est à des années-lumière du portrait esquissé ci-dessus, même si oui, elle était effectivement handicapée et fagotée comme une dame patronnesse échappée de sa paroisse, ceci à une époque où ses contemporains Truman Capote et Carson McCullers baladaient leur allure chic dans les librairies de Brooklyn et les salons de Manhattan, et où Kerouac et ses copains zigzaguaient entre la côte Est et la côte Ouest dans des tenues décontractées (sur la route c’est plus pratique). 

D’ailleurs il faudrait imaginer une rencontre entre Allen Ginsberg pape de la scène beat à San Francisco et Flannery reine des poulets à Savannah. Pas sûr que le plus allumé soit celui que l’on croit.  Holy Holy Holy Holy  Flannery4 ! s’exclamerait Allen en lui proposant une cigarette de marijuana d’un air inspiré. Holly Holly Holly Holly Allen ! répondrait Flannery en la balayant d’un coup de plume de paon avec une moue agacée. Et ils ne se marieraient pas et n’auraient pas beaucoup d’enfants, évidemment. Mais entre le bouddhisme tibétain de l’un et le néothomisme5 de l’autre, ils trouveraient finalement un terrain d’entente, qui sait.

Flannery était le genre de femmes qui écrivait à ses amis — s’inquiétant constamment de sa santé déclinante — des choses comme ceci : Nous sommes allés en Europe et j’ai survécu, mais mon aptitude à rester chez moi a atteint maintenant un point de quasi perfection, je pense que cela va m’être utile jusqu’à la fin de mes jours. Les béquilles ont été un atout formidable : dans tous les avions on me faisait passer en premier. Qui confiait à une journaliste des choses comme cela : Je viens d’une famille qui considère que la seule émotion digne d’être manifestée est l’irritation. Chez certains elle provoque de l’urticaire, chez d’autres une vocation littéraire, chez moi les deux. Ou encore, tout à la fin de sa vie, qui faisait des blagues du genre : J’ai une grosse tumeur et si on ne se dépêche pas de me l’enlever, c’est moi qu’il faudra supprimer pour lui permettre de s’épanouir6.

Lire Flannery O’Connor est une expérience aussi intense que particulière. C’est comme participer à un match de boxe, écouter une Messe de Bach et regarder un film de Jacques Tati. Les trois alternativement, puis carrément tous en même temps. Flannery ne ménage ni ses personnages, ni ses lecteurs, ni sa personne. Et comme elle possède la force de frappe d’un bûcheron et la précision d’un orthodontiste, personne n’en ressort indemne.

Ce sens du slapstick7 émerge très tôt chez elle, notamment avec une histoire de poulet apprivoisé. En 1932 Flannery — 6 ans et déjà l’air grognon — apprend à son volatile préféré la marche à reculons dans la cour de la ferme familiale. A l’adolescence, elle délaissera ce hobby avicole pour s’essayer un temps à la linogravure. Une technique souple, rapide et pas compliquée, donc parfaite pour elle qui ne veut pas perdre de temps à peaufiner l’anatomie de ses personnages mais préfère saisir le burlesque de leur gestuelle.  

Flannery met en scène la vie des filles de son collège, elle dessine des corps en pleine puberté qui bougent comme on bouge à cet âge-là, c’est à dire tantôt en s’avachissant sur des canapés avec un air exténué, tantôt en sautant comme des grenouilles qu’on viendrait d’électrifier. Ses adolescentes sont quelque part les grands-mères de l’Agrippine de Claire Bretécher, ou encore de l’héroïne de Marjane Satrapi dans Persépolis, quand celle-ci a soudain des seins, des fesses et un énorme pif qui lui poussent comme des excroissances télescopiques.

On ne sait pas si Flannery a vu des films des Marx Brothers à cette époque, mais il y a du Groucho dans les légendes et du Harpo dans les silhouettes. Soit un sens du grotesque et de l’absurde assez étonnant de la part d’une fille dont on s’attendrait plutôt — vu l’époque et le milieu — qu’elle dessine des bouquets de roses et des moulins à vent sur des assiettes en porcelaine.

Les adolescentes de Flannery rouspètent, se battent, portent des piles de livres, traînent les pieds, se grattent la tête, font le poirier, marchent dans des flaques, serrent les poings, baillent, soupirent, sautent en l’air et, surtout, surtout, font beaucoup la gueule. Quasiment pas un seul sourire dans tous les dessins que quelqu’un a eu la bonne idée de rassembler dans un livre intitulé Flannery O’Connor — The Cartoons. Sorti discrètement en 2012 aux Etats-Unis, cet album est un complément parfait aux œuvres complètes de O’Connor.

Parmi ses dessins, il y en a un qui attire l’attention pour plusieurs raisons, entre autres parce qu’il n’y a bizarrement pas de filles. On y voit de profil un dentiste assis à califourchon sur un patient, les pieds sur ses épaules, les cuisses appuyées contre son torse,  une fraise à la main prête à être engouffrée dans la bouche grande ouverte de ce même patient terrifié. On dirait qu’ils essaient une position du Kamasutra. Avec un sourire inquiétant, le dentiste demande à son patient : Ça ne vous dérange pas si je me mets à l’aise ?

Ceux qui aiment l’humour de W.C. Fields se souviendront peut-être d’un sketch mémorable (The Dentist, 1932) dans lequel celui-ci essaie d’arracher une dent à une patiente très élégante. Fields tire de toutes ses forces avec un pince faite pour une mâchoire de cheval, il se dévisse l’épaule en vain, la dent ne vient pas, soudain la patiente lève ses jambes et les enserre autour de la taille de Fields qui, d’un coup de hanche, l’extirpe alors de son fauteuil, on les voit s’emboîter maladroitement, lui debout et engoncé dans sa blouse blanche, elle enroulée autour de lui tel un singe sur un cocotier, ils sont soudés l’un à l’autre dans une étreinte acrobatique, on dirait un de ces accouplements d’animaux mal assortis, quand un caniche essaie de forniquer avec un dogue allemand, ou un teckel avec une pantoufle.  

Ceux qui ne connaissent pas W.C. Fields ou ne visualisent pas bien la scène peuvent cliquer ici : https://www.youtube.com/watch?v=Bhb0Xy26eys&list=RDBhb0Xy26eys#t=47.

À la fin de sa vie, quand elle avait abandonné la linogravure depuis longtemps et consacrait le peu d’énergie qui lui restait à l’écriture, Flannery O’Connor a découvert W.C. Fields par  hasard à la télévision. Il lui a tout de suite plu. Comme les adolescentes de ses anciens dessins, il se faisait un honneur de constamment tirer la tronche. Dans une de ses dernières lettres, elle confie à sa meilleure amie qu’elle se verrait bien écrire pour lui. Même si elle trouve que parfois il joue vraiment dans n’importe quoi.

Un tandem Fields / O’Connor aurait sûrement donné quelque chose d’intéressant. Moins détonnant mais plus efficace qu’un duo avec Allen Ginsberg. A défaut on terminera avec le dessin le plus sommaire de cette femme qui souriait maladroitement sur les photos mais écrivait avec un talent éblouissant. Encadré, sous verre et avec un joli passe-partout, ce serait parfait dans la salle d’attente d’un dentiste.

 

smile

 

Flannery O’Connor, Œuvres complètes, Gallimard, Quarto, 2009.
Flannery O’Connor – The Cartoons, Kelly Gerald editor,Fantagraphicsbooks, 2012.

 

 

2. Etiquette littéraire apposée à des auteurs du Sud des Etats-Unis comme William Faulkner, Tennesse Williams, Carson McCullers ou Eudora Welty dont les histoires se caractérisent par un caractère tragique et  grotesque. Pour ceux qui voient pas de quoi il s’agit, le générique de la série True Blood  donne un bon aperçu de cet esprit : https://www.youtube.com/watch?v=JhiYpW4JhlQ

3. Un lupus érythémateux disséminé, maladie dont le nom est aussi affreux que les symptômes et qui avait déjà emporté le père O’Connor quelques années plus tôt. Les médicaments pour soulager cette maladie avaient alors comme effet secondaire de rendre les os fragiles comme de la porcelaine. D’où l’utilisation des béquilles.

4. Cf. Footnotes to Howl and Other Poems (1955), textes célèbres d’Allen Ginsberg dont le contenu jugé obscène provoqua l’inculpation de son éditeur Ferlinghetti à San Francisco. A écouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=yAToH5fK2Iw

5. Catholique aussi fervente qu’atypique, O’Connor détestait réciter ces prières écrites par des saints débordant d’émotion. On a l’impression de porter la lingerie intime de quelqu’un d’autre. En revanche elle adorait lire Saint Thomas d’Aquin et se qualifiait elle-même de thomiste des broussailles.

6. In Correspondance, Flannery O’Connor, Œuvres complètes, Gallimard, Quarto, 2009.

7. Littéralement coup de bâton. Genre d’humour impliquant une part de violence exagérée. Terme utilisé à propos du cinéma burlesque des Studios Keystone dans les années 20.