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Fabienne Radi
Peindre des colonnes vertébrales



Nina Childress

885 — Having coffee (détail) ; 884 — Playing volley ; The Swimmer



Elle était dans les nattes et elle est partie dans les colonnes vertébrales. Remarquez, de la natte à la colonne vertébrale, il y a une certaine continuité. Toutes les deux sont une succession d’éléments qui se répètent et forment une structure allongée. Sauf qu’on ne tresse pas les colonnes vertébrales et qu’il n’y a pas de hernie capillaire. Bref, Nina Childress peint des colonnes vertébrales depuis un petit moment après avoir peint des nattes pendant un bon moment. On pourrait dire les choses comme ça.

Quand on voit la colonne vertébrale de quelqu’un c’est généralement qu’il est nu. Et aussi de dos. Donc on peut en déduire que Nina Childress peint des gens nus de dos. Ce qui est vrai mais incomplet. Plus précisément Nina Childress peint des groupes de gens nus, souvent de dos, mais pas seulement, en train de faire des choses banales comme s’ils étaient habillés. Par exemple jouer au volleyball, pic-niquer sous un grand parasol, boire des verres sur des chaises longues ou encore papoter assis sur des pelouses. Les hommes ont des cheveux courts et bien peignés, les femmes des chignons ou des coiffures travaillées. Les premiers se tiennent droits et retiennent leur ventre, les secondes penchent un peu la tête et croisent pudiquement leurs jambes. Parmi eux on pourrait trouver Cary Grant et Grace Kelly qui continueraient de se donner la réplique sur un plateau après s’être complètement déshabillés.

Les nouveaux tableaux de Childress sont inspirés des nudies, ces films à petit budget souvent tournés dans des camps de nudistes (c’est pratique) de la fin des années 1950 au milieu des années 1960 et affublés de titres à l’érotisme primesautier comme Gentlemen Prefer Nature Girls. Impossible à l’époque de montrer un sexe dans ce genre de productions, il fallait par conséquent ruser pour filmer les acteurs de face : et hop ! je te tends une tranche de pastèque et ça masque mon pubis et toc ! tu me passes la cafetière et ça cache ton pénis ! Tout ça en arborant des sourires un peu niais façon Rock Hudson ou Doris Day. Dans la plupart des cas, une jambe pudiquement relevée ou une plante verte judicieusement placée réglaient le problème. Mais bon, dans l’ensemble ce type de films montre tout de même beaucoup de gens nus de dos ! D’où l’abondance de colonnes vertébrales.

Ce qu’il y a d’intéressant avec les colonnes vertébrales, c’est qu’elles sont, logiquement et si tout va bien, suivies un peu plus bas d’une paire de fesses. Dans la série Les nudistes de Nina Childress les derrières sont pâles et tendres, on dirait des marshmallows. Rien à voir avec les culs sculptés et bronzés qu’on voit dans les magazines contemporains. Idem pour les seins : ils ont l’air doux et moelleux, certains tombent un peu, on est loin des melons de Cavaillon greffés sur les torses actuels. À cette époque le silicone était utilisé pour fabriquer des puces électroniques, pas pour construire des bustes aérodynamiques.

Les nudistes montrent des corps qui commencent à peine à se libérer. On a laissé tomber la jupe et le pantalon mais on garde une certaine tenue, comme si on buvait le thé dans le salon de sa grande tante. C’est l’époque charnière entre le square de l’époque Eisenhower qui vient de se terminer et le cool de la période hippie qui va suivre dans quelques années.

Il y a un film emblématique de ce changement de paradigme, c’est The Swimmer (1968, Frank Perry). Burt Lancaster y joue un quinquagénaire qui ne quitte pas son slip de bain du début à la fin parce qu’il a décidé de rentrer chez lui à la nage, de piscine en piscine (après s’être rendu compte que tous ses voisins et amis en possédaient une). I’m swimming home répète-t-il à tout bout de champ entre deux plongeons et trois serviettes de bain. Il incarne l’homme de la banlieue middle class qui essaie de se maintenir à flot au moment des prémisses de la contre-culture. Il a 55 ans, des abdominaux qui tiennent le coup, un dos droit et une drôle de coupe de cheveux quand il sort de l’eau. Il va prendre conscience de la vacuité de sa vie au fur et à mesure de son parcours aquatique. À un moment donné, Burt Lancaster débarque dans le jardin d’un couple aisé de retraités nudistes qui déjeunent sur leur terrasse. À poil comme il se doit. Monsieur a les cheveux gominés et lit la rubrique financière du Wall Street Journal. Madame tripote son triple rang de perles. La scène est burlesque parce qu’elle projette des corps des années 1950 (perles et gomina) dans un contexte préfigurant les années 1970 (nudité normalisée). C’est un peu le même genre de contraste que l’on retrouve dans les derniers tableaux de Childress, mais en moins évident. Donc au final plus troublant.

La série Les nudistes se situe dans la période Kennedy, au tout début des années 1960. D’ailleurs il y a un tableau avec une joueuse de volley (884 — Playing volley) qui, au niveau de la coupe de cheveux mais pas seulement, ressemble étrangement à Jackie de dos dans sa période tailleur Chanel. Sauf qu’ici le tailleur est resté au vestiaire évidemment.

Parmi ces peintures, qui provoquent un effet oscillant efficacement entre l’attendrissant, le grinçant et le cucul-la-praline — c’est récurrent chez Childress —, il y a un dos qui m’interpelle en particulier. Ce dos fait partie d’un tableau (885 — Having coffee) montrant un groupe de femmes réunies autour d’une table et assises sur des bancs qu’on imagine en pierre, façon colonnades grecques à la sauce hollywoodienne. Les femmes boivent du café, sourient de manière un peu forcée, trois d’entre elles portent un chignon, on suppose qu’elles papotent chiffons, problèmes scolaires des enfants ou dernières nouveautés de la gamme Tupperware (autre motif exploré autrefois par Childress, soit dit en passant). Bref des discussions féminines stéréotypées telles qu’on pouvait en entendre dans les soaps et les sitcoms de l’époque. Le groupe étant assis en rond, on ne voit le dos que d’une seule femme. Celle-ci a l’air un peu emprunté, elle fait très bonne élève, elle pourrait être à la messe en train d’écouter un sermon, on voit saillir ses omoplates, ses épaules tombent un peu, et finalement on remarque qu’elle ne se tient pas aussi droite que ça. La preuve, sa colonne vertébrale apparaît en relief et non en creux. On dirait un barreau de chaise. Ou alors le pied en bois tourné d’un fauteuil ancien. Si elle se prolongeait en relief jusqu’à la nuque, on pourrait presque la prendre pour une natte.

Cette colonne qui affleure sous la peau confère à sa propriétaire, qu’on imagine ingénue, quoique un poil trop âgée pour être une oie blanche, quelque chose d’assez émouvant. Comme une timidité qui s’exprimerait par les vertèbres. On pense au punctum de Barthes dans La Chambre claire, qu’il définit comme le détail qui point le spectateur. On ne peut empêcher son regard de focaliser sur cette crête osseuse qui fend le rectangle de chair rose comme un bout de fermeture éclair. Au bout d’un moment, on aperçoit aussi quelque chose d’effrayant. Il y a du H.R. Giger dans l’air. Alien, sors de ce corps ! Voilà en tous cas un dos qui raconte pas mal d’histoires.

Du coup on se souvient d’un autre dos peint quelques années auparavant par Childress. Il appartenait à une femme qui, elle, ne devait pas papoter Tupperware (quoique ?) : Simone de Beauvoir. On y voyait beaucoup ses fesses et un peu sa colonne vertébrale. Celle-ci se dessinait en creux du fait de la position cambrée de l’intéressée, perchée sur des mules à talons et les bras relevés au-dessus de la tête.

On sait depuis un bout de temps et grâce à Simone que l’on ne naît pas femme on le devient. En observant la collection de colonnes vertébrales féminines peintes par Nina Childress, on peut, si tant est que l’on soit sensible à ce genre de détails, confirmer de manière plus prosaïque que la féminité c’est du boulot. Et que ça se passe aussi au niveau du dos.